Khloe Thorne, courbée sur le sol ciré, ne respirait plus que par à-coups courts, le visage enfoui dans les revers de sa propre robe. Sa main droite, nouée en griffe, verrouillait son ventre de sept mois dans une étreinte désespérée, une muraille de doigts contre la douleur lancinante qui irradiait depuis ses côtes. Le talon acéré d’Isabella Rossi avait laissé une morsure aveugle dans son flanc, une meurtrissure qui brûlait plus fort que le marbre glacé contre sa joue. Quelques minutes plus tôt, Khloe avait fui les caméras, la puanteur douceâtre du champagne millésimé, les sourires de façade et ces regards fuyants de l’aristocratie financière qui s’attardaient sur Marcus comme sur une proie dont le partage n’était qu’une question de temps. Elle avait cru trouver dans ce salon médicalisé une forteresse temporaire, un lieu où la fraîcheur des climatiseurs calmerait la nausée des faux compliments.
Mais Isabella n’avait pas frappé. Elle était entrée avec l’assurance de ceux qui estiment que le monde leur appartient par droit de naissance ou par pure audace. Vêtue de ce rouge arrogant qui attirait la lumière pour mieux l’étouffer, elle avait lâché son venin d’une voix monocorde, presque clinique. Une maîtresse déchue ou une rivale impatiente, peu importait le titre : pour Isabella, Khloe n’était qu’un ventre d’emprunt, une figurante docile destinée à porter l’héritier des Thorne avant de disparaître dans la brume des divorces arrangés. Et lorsque Khloe avait refusé de baisser les yeux, lorsqu’elle avait ordonné à l’intruse de quitter les lieux, le mépris s’était mué en violence physique. Une poussée nette. Une flûte de cristal pulvérisée au sol en une myriade d’éclats tranchants. Et ce coup vicieux, porté avec la pointe de son escarpin italien, alors que Khloe gisait déjà à terre.
La porte s’était rabattue contre le mur dans un claquement théâtral. Marcus Thorne s’était dressé dans l’encadrement, impeccable et glacial dans son smoking noir taillé sur mesure, le visage pétrifié par un mélange d’incrédulité et d’effroi. Derrière lui, Elaine Parker, la coordinatrice en chef du gala, tenait encore un bloc-notes à demi ouvert, la bouche figée en une ligne muette. L’atmosphère puait le pinot noir renversé, l’œillet fané et la poussière de verre.
Puis, la métamorphose avait commencé sous leurs yeux. Isabella n’avait pas cillé plus d’une seconde. Avec une maestria qui tenait du génie pervers, ses épaules s’étaient affaissées, ses prunelles s’étaient embuées d’une détresse soudaine, et ses doigts fins s’étaient portés à sa propre gorge comme pour desserrer un étau invisible. Ses lèvres, fardées du même pourpre que sa robe, s’étaient mises à trembler imperceptiblement.
Marcus, par pitié, murmura-t-elle, d’une voix qui semblait se briser sur chaque consonne, un souffle rauque et vulnérable qui traversa la pièce avec une précision chirurgicale. Elle… elle a perdu la tête. Je suis simplement venue m’assurer qu’elle allait bien, lui apporter un verre d’eau… Elle m’a accusée d’atrocités. Elle m’a sauté dessus… J’ai dû me défendre. Mon Dieu, regarde le verre par terre, elle voulait me défigurer !
Le silence qui suivit fut si dense qu’on aurait pu entendre la poussière retomber sur le tapis d’Aubusson. Marcus fit un pas en avant, ses yeux d’acier balayant le tableau : sa femme au sol, recroquevillée comme un animal blessé, incapable d’articuler le moindre son, et cette femme du grand monde, fille d’un partenaire commercial incontournable, tremblante au-dessus des débris. Un millième de seconde, le doute parut flotter, cette hésitation toxique que les prédateurs savent instiller dans l’esprit des juges improvisés. Elaine Parker émit un petit hoquet horrifié, les doigts crispés sur son dossier, incapable de savoir quelle catastrophe gérer en premier.
Mais la scène n’eut pas le temps de se figer dans ce mensonge.
Depuis le couloir d’accès, le martèlement de pas précipités fit vibrer les ferrures ouvragées de la double porte. Ce n’était pas la démarche feutrée du personnel hôtelier ni l’empressement mondain des invités alertés par l’agitation. C’était une course lourde, autoritaire, cadencée par le frottement du cuir épais.
Avant qu’Isabella n’ait pu essuyer sa première fausse larme, le battant fut repoussé avec une vigueur brutale. Deux hommes franchirent le seuil. En tête, le docteur Julian Vance, chef du service d’obstétrique de l’hôpital métropolitain et médecin personnel de la famille Thorne, le stéthoscope battant contre son gilet gris. Mais ce ne fut pas le médecin qui fit basculer l’oxygène de la pièce. Ce fut l’homme qui le devançait d’une demi-coudée : Nolan Vance, son frère aîné, un ancien capitaine de la police judiciaire désormais à la tête du département de sécurité intérieure du complexe hospitalier.
Nolan ne regarda ni le lustre, ni les bris de verre, ni le pourpre flamboyant de la robe d’Isabella. Il portait dans sa main gauche une sacoche scellée et, dans sa main droite, une tablette industrielle aux bords renforcés de caoutchouc, dont l’écran affichait trois flux vidéo synchronisés sous un angle plongeant d’une clarté impardonnable.
Personne ne bouge, lâcha Nolan d’une voix qui ne portait pas l’ombre d’une négociation.
Marcus s’était déjà jeté à genoux sur le marbre, ignorant les éclats de cristal qui s’enfonçaient dans le tissu de son pantalon de soirée. Ses paumes larges, d’ordinaire si assurées, se posèrent avec une infinie précaution sur les épaules tremblantes de Khloe.
Khloe… Mon amour, regarde-moi, souffla-t-il, la mâchoire si serrée que ses tempes battaient d’une pulsation visible. Ne bouge pas. Reste avec moi. Julian, viens ici immédiatement !
Le docteur Vance ne se fit pas prier. Il écarta doucement Marcus d’un geste professionnel mais ferme, s’agenouillant à son tour dans la flaque de vin pour poser ses doigts sur le poignet de la jeune femme. Le pouls était rapide, filant, trahissant un choc vagal imminent.
Elle est en hypoxie de stress, ses contractions peuvent débuter d’une seconde à l’autre, dit Julian sans lever la tête. La civière d’urgence arrive dans le couloir. Marcus, soutiens sa nuque, ne la laisse pas tourner la tête vers la gauche.
Isabella, sentant le centre de gravité de la pièce lui échapper, tenta un mouvement vers la porte. Son visage gardait cette expression tragique, mais ses yeux, deux fentes noires et calculatrices, cherchaient déjà une issue dans l’ombre du vestibule.