Madeleine tremblait. Ses doigts, déformés par quarante années passées à récurer des parquets d’immeubles d’affaires, à plonger les mains dans l’eau de Javel et à essorer des serpillères industrielles, tentaient vainement de lisser le bas de son manteau en drap de laine bon marché. Une petite fleur en sucre rose, brisée en deux, gisait à ses pieds.
Alice serra les doigts de sa mère. Sa main n’était pas hésitante. Elle était ferme, ancrée, comme si elle puisait dans cette paume rugueuse la seule vérité qui comptait encore dans cette pièce. Ses yeux allaient du carton écrasé au visage cireux de son fiancé, puis à l’arrogance glaciale de Béatrice de Maupassac.
Béatrice réajusta son étole de vison d’un mouvement machinal, les lèvres pincées dans un sourire qui ne trompait personne.
« Alice, ma chérie, commença l’aristocrate sur un ton doucereux où perçait un venin raffiné, ne dramatisons pas. C’est un malentendu. Une simple question d’organisation protocolaire. Nous avons engagé le traiteur Lenôtre pour deux cents convives de premier plan. Nous ne pouvions tout de même pas disposer… cette boîte d’épicerie sur le buffet central. Comprenez bien la réputation de notre famille. Votre mère sera bien plus à son aise avec l’équipe de service, en cuisine. Elle y retrouvera des personnes de son milieu. »
Alice ne répondit pas tout de suite. Elle tourna la tête vers Thomas.
Le jeune homme fuyait son regard. Il desserrait son nœud de cravate en soie, les tempes moites sous l’éclairage des appliques murales. Il était séduisant, Thomas, le genre d’homme à qui tout avait toujours réussi sans grand effort, protégé par le nom de son père et l’entregent de sa mère. Mais en cet instant précis, sous le regard transperçant de la femme qu’il disait aimer, il n’avait plus l’air d’un héritier. Il avait simplement l’air d’un lâche pris au piège.
« Tu savais, Thomas ? » répéta Alice. Sa voix n’était pas hystérique. Elle était basse, tranchante comme un scalpel.
« Écoute-moi, Alice… murmura-t-il en faisant un pas vers elle, tout en gardant une distance prudente avec Madeleine. Ma mère a simplement voulu… harmoniser les choses. Les banquiers de mon père sont là ce soir. Le sous-préfet aussi. Tu sais combien cette soirée est cruciale pour le rachat des parts de la holding. Si les gens commencent à poser des questions indiscrètes sur l’origine de ta famille… cela risque de déstabiliser les investisseurs. C’était pour nous protéger, toi et moi ! Pour notre avenir commun ! »
« Protéger notre avenir ? » articula Alice, chaque syllabe heurtant le silence avec la force d’un couperet. « En jetant le travail de ma mère aux ordures ? En la reléguant aux offices pour que tes relations mondaines ne découvrent pas que la femme qui m’a tout donné s’est détruit le dos pour payer mes études de droit ? »
« Elle a été payée pour son travail durant sa vie, Alice, coupa sèchement Béatrice en croisant les bras. La charité et la nostalgie des faubourgs n’ont pas leur place dans nos salons. Ce soir, vous devenez une Maupassac. Agissez comme telle ou restez là où vous étiez. »
Madeleine tira doucement sur la manche d’Alice. Ses larmes roulaient désormais librement sur ses joues burinées par l’âge et le labeur.
« Laisse, ma puce… bredouilla la vieille femme avec une dignité déchirante. Ne gâche pas ta fête. Je vais rentrer. J’irai voir madame Janin en bas de l’immeuble, on mangera un morceau. Toi, reste. C’est ton grand jour. Tu mérites ce bel avenir. »
Alice sentit son cœur se déchirer, mais la déchirure ne fit pas place au désespoir. Elle libéra une fureur froide, limpide, absolue. Elle regarda sa mère, ses yeux rougis, ses souliers élimés soigneusement cirés pour l’occasion, ce parfum d’eau de lavande bon marché qui avait bercé toutes ses nuits d’enfance lorsqu’elle s’endormait en révisant ses cours sur la table de la cuisine.
Elle regarda ensuite Thomas, cet homme qui prétendait être un moderniste éclairé lorsqu’il était seul avec elle dans leur petit appartement de Montmartre, mais qui s’agenouillait sans vergogne devant l’autel de l’hypocrisie dès que sa génitrice claquait des doigts.
« Ma mère ne bouge pas d’ici », dit Alice.
Un silence de mort retomba sur l’entrée. Dans les salons attenants, la rumeur étouffée des rires mondains et le tintement des coupes de champagne parvenaient par vagues régulières. Le quatuor à cordes jouait du Vivaldi.
« Pardon ? » siffla Béatrice, un sourcil parfaitement épilé haussé de stupeur.
« Tu m’as très bien entendue, Béatrice. Ma mère reste ici, à mes côtés. Et c’est toi qui vas ramasser ce carton. »
Thomas blêmit. « Alice, tu as perdu la tête ! Arrête ce cirque immédiatement ! Les invités vont nous entendre ! »
« Qu’ils nous entendent ! Qu’ils sachent enfin quelle comédie sordide ils sont venus applaudir ! »
Alice ne cria pas. Elle s’avança vers la poubelle, s’agenouilla sans se soucier de sa robe de satin crème offerte par sa future belle-famille pour « faire convenable », et retira elle-même le carton de pâtisserie souillé. La boîte était écrasée sur un angle, le ruban rose déchiré, mais le gâteau, bien qu’abîmé sur un flanc, tenait encore debout au fond du réceptacle en carton.
Elle se releva, tint le gâteau à deux mains et se tourna vers Thomas.
« Tu as honte de ça ? Tu as honte de cette génoise et de cette confiture de framboise ? C’est ce même gâteau qu’elle m’a apporté la nuit où j’ai réussi le barreau de Paris. C’est cette femme qui a nettoyé les bureaux de ta propre banque, Thomas, pendant que tu faisais la fête sur les yachts à Monaco avec l’argent de ton grand-père ! »
Béatrice émit un petit rire nerveux, ajustant les perles de son collier de chez Chaumet.
« C’est ridicule. Une scène digne d’un mélodrame de bas étage. Thomas, fais entendre raison à cette hystérique. Si elle continue, le mariage n’aura tout simplement pas lieu. Tu entends ? Pas un centime pour le cabinet d’avocat qu’on lui avait promis d’ouvrir place de la Madeleine. Rien. Nous la renverrons à ses prétoires d’aide juridictionnelle. »