Ethan Cole réagit sans un mot superflu. Il contourna le bureau, enfila des gants en latex fins qu’il tira d’un tiroir, et prit délicatement l’appareil par les bords avant de le glisser dans une pochette blindée destinée à bloquer les transmissions radioélectriques.
— Ne touchez plus à rien d’autre, dit Ethan d’une voix basse, presque chirurgicale. Ce n’est plus une affaire d’adultère ni de querelle de famille. C’est une surveillance active avec intimidation directe.
Marcus était assis, la bouche entrouverte, le teint d’une pâleur terreuse. Ses mains tremblaient sur ses genoux. Daniel, lui, ne tremblait pas. Une rigidité de marbre s’était emparée de ses traits, une expression que je ne lui avais vue que très rarement, réservée aux crises majeures lors de ses missions de sécurité aéroportuaire.
— Marcus, articula Daniel en détachant chaque syllabe, est-ce que Gavin Blake savait que tu venais ici ce matin ?
— Non… Je le jure sur la tête de mes enfants, Daniel, je ne lui ai rien dit ! balbutia Marcus. Je n’ai même pas parlé à Gavin depuis trois semaines ! C’est Vanessa qui gérait tout. C’est elle qui me disait quoi signer, quel compte ouvrir…
— Vanessa n’était pas ta maîtresse, Marcus, soufflai-je en sentant une boule d’angoisse se nouer dans ma gorge. Elle était ton agent de liaison. Elle t’a utilisé du premier au dernier jour.
Daniel posa une main ferme sur mon poignet valide. Son contact m’ancra dans la réalité, m’empêchant de sombrer dans la panique. Il se tourna vers le détective privé.
— Ethan, si Gavin Blake est le directeur de la conformité chez AéroSystèmes Nord, il a un accès racine à nos registres de sous-traitance fédérale. Il a mon numéro d’habilitation de sécurité, mes signatures numériques et les autorisations de transport de pièces de rechange de niveau deux.
— Ce qui signifie, poursuivit Ethan en tapant frénétiquement sur son clavier sécurisé, qu’il n’avait pas seulement besoin de ton nom pour couvrir des week-ends dans des motels minables. Il avait besoin d’une société-écran propre et d’un vétéran irréprochable de la sécurité aérienne pour faire passer des pièces d’avion non homologuées sous le nez des douanes fédérales. Marcus n’était que l’idiot utile, la marionnette parfaite dont le profil bancaire permettait de faire tampon.
Marcus poussa un gémissement étouffé, se prenant la tête dans les mains.
— Ils m’ont promis deux cent mille dollars de commission, murmura-t-il, les yeux brouillés de larmes. J’avais des dettes de jeu… Chloe commençait à poser des questions sur les relevés de notre compte joint. Vanessa m’a abordé dans un bar près de l’aéroport il y a six mois. Elle semblait si compréhensive… Elle m’a dit qu’il s’agissait simplement de surplus militaire déclassé, légal mais ralenti par la bureaucratie. Elle disait que Daniel avait déjà ce genre de facilités sans jamais se faire prendre.
— Tu as cru qu’un officier de conformité fédéral fraudait pour arrondir ses fins de mois ? lança Daniel avec un mépris glacé. Tu as voulu y croire parce que ta lâcheté te coûtait moins cher que la vérité.
Le téléphone fixe du bureau d’Ethan sonna soudain, brisant le silence lourd. Ethan décrocha, écouta pendant vingt secondes sans prononcer un mot, puis raccrocha lentement.
— C’était l’un de mes contacts aux douanes maritimes de Newark, dit Ethan en nous regardant tour à tour. La cargaison saisie il y a quatre mois sous l’ancien nom commercial de Daniel ne contenait pas seulement des carénages de titane d’occasion. Il s’agissait d’aubes de turbine pour des réacteurs civils moyen-courriers. Des pièces défectueuses, réusinées clandestinement avec de fausses estampilles d’inspection métallurgique. Si l’une d’elles avait été montée sur un appareil en service régulier, la rupture en vol aurait été inévitable.
L’air sembla se raréfier dans la pièce. Ce n’était plus une fraude financière. C’était une entreprise criminelle capable de provoquer un crash aérien avec des centaines de victimes civiles. Et le nom apposé sur les connaissements douaniers était celui de mon mari.
— Qui a envoyé les photos à ma mère ? demandai-je soudain. Pourquoi orchestrer ce scandale chez mes parents hier soir ?
Ethan ferma les yeux un instant pour assembler les pièces du puzzle mental.
— Une diversion, répondit-il. Les douanes ont relancé l’enquête fédérale la semaine dernière suite à une anomalie informatique. Gavin Blake savait que l’étau se resserrait. Pour se couvrir, il devait déclencher l’implosion publique de Marcus et de Daniel. Si Daniel était discrédité, accusé d’adultère, ruiné par un scandale familial sordide et dénoncé par sa belle-famille, tout ce qu’il dirait pour se défendre face aux inspecteurs fédéraux paraîtrait être la tentative désespérée d’un homme coupable cherchant à rejeter la faute sur les autres. Vanessa a fourni les photos de vous deux prises devant mon cabinet pour faire croire à une liaison vengeresse, manipulant votre mère pour créer une scène publique destructrice.
Je me remémorai la gifle de ma mère. Le bruit sec de sa main contre ma joue, la douleur fulgurante de mon dos percutant la cloison de plâtre, les cris hystériques de ma sœur Chloe me traitant de traînée et de briseuse de ménage, tandis que Marcus jouait les maris outragés. Ma mère avait agi comme le détonateur aveugle d’un complot qui la dépassait totalement.
— Nous devons aller voir les autorités fédérales immédiatement, dit Daniel en se levant.
— Pas par les canaux habituels, objecta Ethan. Si Gavin Blake a des complices au sein de la chaîne d’inspection, un signalement standard déclenchera la destruction des preuves chez AéroSystèmes avant même qu’un mandat ne soit délivré. Et il effacera toute trace le reliant à Vanessa et à Marcus, laissant Daniel seul au bout de la chaîne de responsabilité pénale.
— Alors que fait-on ? demandai-je, le cœur battant à tout rompre.
— On leur tend un piège, répondit Ethan. Marcus, tu vas appeler Vanessa.
Marcus leva des yeux écarquillés.
— Quoi ? Mais elle sait que tout s’est effondré hier soir ! Daniel m’a confronté !