Courtney lâcha son verre de cristal. Il heurta la première marche du perron et explosa en un millier d’éclats étincelants, le champagne éclaboussant le bas de sa robe rouge impeccable. Son rire moqueur s’était évaporé, remplacé par une crispation hideuse qui tirait les coins de sa bouche maquillée.

« Charles, qu’est-ce que c’est que ce cirque ? siffla-t-elle, reculant précipitamment vers l’ombre du couloir. Tu avais dit qu’elle n’avait plus personne. Tu avais dit que c’était réglé ! »

Charles ne lui répondit pas. Sa mâchoire battait avec une violence frénétique. L’homme arrogant, sûr de son emprise et de sa supériorité qui, quelques secondes plus tôt, me tenait par les cheveux sur le seuil de ma propre demeure, semblait subitement vidé de sa superbe. Il fit un pas de plus vers moi, les yeux injectés de sang.

« Donne-moi ce foutu téléphone, Emily, cracha-t-il à voix basse, d’un ton qui oscillait entre la menace sourde et la panique pure. Raccroche. Maintenant. On règle ça entre nous. »

Une nouvelle contraction me faucha net. La douleur partit du bas de mes reins, semblable à un étau d’acier incandescent qui broyait mes hanches, m’arrachant un gémissement guttural. Mes genoux cédèrent. Je glissai contre la balustrade de bois blanc, m’effondrant sur le perron trempé. Mes doigts nus s’agrippèrent aux barreaux avec l’énergie du désespoir. Je pressai fermement l’appareil contre mon oreille, refusant de rompre le fil qui me rattachait au monde réel.

« Emily ! criait la voix de Robert à travers le haut-parleur. Reste où tu es. Ne le laisse pas s’approcher. Les secours arrivent ! »

Les portières des voitures claquèrent au bas des marches. Deux policiers en uniforme montèrent l’allée au pas de course, la main posée sur leur étui, tandis que deux ambulanciers en gilet fluorescent s’empressaient d’ouvrir l’arrière de leur véhicule pour en sortir un brancard pliable.

« Monsieur, reculez immédiatement ! » intima le premier officier, un homme d’une quarantaine d’années au visage buriné, voyant Charles penché au-dessus de moi, les poings serrés.

« C’est une affaire de famille, officier ! mentit Charles sans hésiter, retrouvant soudain une contenance mondaine, bien qu’une veine pulsât violemment sur sa tempe. Ma femme fait une crise de nerfs. Elle est enceinte, elle traverse un deuil difficile et elle a perdu les eaux par accident. Je tentais de la calmer pour l’emmener moi-même aux urgences. »

« Il m’a agressée, articulai-je d’une voix tremblante mais distincte, trouvant une clarté absolue au milieu de la douleur qui me submergeait. Regardez mes bras. Regardez mon cuir chevelu. Il a falsifié des actes de propriété pour voler cette maison, et il vient de me jeter dehors. »

Le second policier, une jeune femme au regard perçant, s’agenouilla immédiatement à mes côtés, interposant son corps entre Charles et moi. Ses yeux descendirent sur mes avant-bras striés de griffures rouges et sur les mèches de cheveux collées à mes tempes qui portaient encore les marques de l’empoignade.

« Calmez-vous, madame. Respirez lentement. L’équipe médicale s’occupe de vous », murmura-t-elle doucement avant de relever la tête vers son collègue. « Constatez les marques d’arrachement, Miller. Et demandez des renforts pour sécuriser les documents. »

« C’est ridicule ! » aboya Charles en tentant de faire un geste d’agacement, mais l’officier Miller l’écarta d’un bras ferme et sans réplique. « C’est ma maison ! C’est mon épouse ! »

« Non, monsieur, déclara une voix d’airain derrière eux. Ce n’est ni votre maison, ni votre droit de décider quoi que ce soit. »

Une berline noire venait de se garer en double file derrière les ambulances. Robert Vance en descendit. Grand, les cheveux argentés impeccablement coupés, vêtu d’un costume sombre sur mesure et tenant une serviette en cuir épais sous le bras, il avançait avec l’autorité implacable d’un homme qui pratiquait les prétoires depuis trois décennies. Il ne jeta même pas un regard à Charles. Il s’adressa directement aux forces de l’ordre, sortant une carte professionnelle de sa poche.

« Maître Robert Vance, exécuteur testamentaire de Margaret Baldwin et avocat de madame Emily Baldwin-Vance. Je demande l’interpellation immédiate de cet homme pour violences conjugales aggravées sur femme enceinte, tentative d’extorsion et faux en écriture publique. Vous avez également à l’intérieur de la propriété une complice, mademoiselle Courtney Vale. »

Courtney, qui tentait de se faufiler discrètement vers l’entrée de service à l’arrière de la cuisine, fut immédiatement sommée de s’arrêter par le second officier.

« Je n’ai rien fait ! glapit-elle, les larmes gâchant enfin son mascara d’un noir parfait. Je ne suis même pas impliquée dans leurs histoires d’argent ! Je passais juste l’après-midi avec lui ! »

Les ambulanciers m’entouraient déjà, découpant doucement le bas de ma robe souillée pour évaluer la situation, installant un moniteur cardiaque portatif sur mon ventre gonflé. Le bip régulier mais trop rapide du cœur de mon bébé résonna dans l’air frais du crépuscule. Ce son, fragile et obstiné, me transperça l’âme. Ma fille était en danger. Ce petit être innocent que je portais payait déjà le prix de ma naïveté et de la folie de son père.

« Les contractions sont espacées de moins de deux minutes, signala l’ambulancière à son coéquipier. Travail très avancé, dilatation estimée à sept centimètres. Risque de détresse fœtale liée au stress physique extrême. On charge, direction le centre hospitalier universitaire, immédiatement ! »

Alors qu’on me soulevait avec précaution sur le brancard, mon regard croisa celui de Charles. Pour la première fois depuis six ans, je ne vis pas en lui l’homme séduisant et protecteur auquel j’avais confié mon existence. Je ne vis qu’un prédateur acculé, mesquin, dont l’unique moteur avait toujours été une avidité médiocre. Les menottes cliquetèrent derrière son dos tandis que l’officier Miller lui lisait ses droits sans ménagement.

« Tu le regretteras, Emily ! hurla-t-il, perdant totalement son masque de bourgeois respectable tandis qu’on le poussait sans ménagement vers la banquette arrière du véhicule de police. Tu n’es rien sans moi ! Rien ! Tout ce que ta mère avait m’appartient déjà légalement ! Tu n’as pas un sou pour te payer un procès ! »