Le souffle court de Tommaso, pressé contre le flanc tremblant de sa mère, s’était mué en un hoquet silencieux. Ce silence-là pesait plus lourd que les cris d’enfants qui, quelques minutes auparavant, faisaient résonner la voûte séculaire du parc. Autour d’eux, les voisins du quartier — la vieille Bianca, le couple Martini et leurs jumeaux terrifiés — se tenaient immobiles, figés par la stupeur et la terreur sourde qu’inspirait cette femme en uniforme sombre.
Lorenzo n’avait pas cillé lorsque son appel avait résonné dans le pavillon. Les mots « inspecteur Ferri », « couverture terminée » et « corruption » avaient frappé Elisa Rinaldi comme une salve à bout portant. Mais la terreur, chez les êtres pétris d’orgueil et d’impunité, ne produit pas la reddition : elle engendre une rage convulsive, semblable à celle d’une bête acculée au fond d’un puits.
Elisa fixa le téléphone que Lorenzo glissait posément dans la poche de sa veste sombre. Sa lèvre supérieure tressaillit. Le fard sur ses joues creuses semblait soudain trop épais, incapable de masquer la pâleur cadavérique qui gagnait ses tempes. Ses yeux, d’un vert d’eau glacial d’ordinaire impénétrable, se posèrent successivement sur Lorenzo, sur Chiara pétrifiée, puis sur Tommaso.
« Une couverture ? » murmura-t-elle. Sa voix n’était plus ce ton métallique d’autorité administrative qui avait balayé les gâteaux d’anniversaire quelques instants plus tôt. C’était un souffle râpeux, venimeux, chargé d’une haine pure. « Toi ? L’artisan minable qui répare les serrures de la via Latina ? Le bon voisin serviable qui porte les cabas des vieilles ? »
Lorenzo ne répondit rien. Il écarta doucement Chiara d’un geste du bras pour la placer derrière lui, dans l’angle mort formé par le pilier de travertin. Son regard ne quittait pas les mains d’Elisa, ni celles des deux policiers municipaux qui l’accompagnaient. L’un d’eux, un jeune homme aux joues pleines nommé Marini, avait déjà fait trois pas en arrière, le teint cireux, ses doigts effleurant son ceinturon avec une angoisse manifeste. L’autre, un vétéran balafré du nom de Costa, avait la mâchoire serrée, le regard rivé sur sa supérieure, attendant un ordre qui ne relevait déjà plus de la loi.
« Elisa, » dit Lorenzo d’une voix basse, presque lasse, dépourvue de toute bravade théâtrale. « C’est fini. Les hommes de l’Inspection générale et du parquet financier sont en train de fermer les issues du parc. Ne rends pas les choses pires qu’elles ne le sont pour tes hommes. »
Un rire sec, bref comme un craquement d’os, déchira la gorge de la commandante.
« Les choses pires ? » siffla-t-elle en avançant d’un pas. Ses bottes écrasèrent un sachet de bonbons qui éclata avec un claquement sec. « Tu crois que huit mois passés à ramasser mes miettes te donnent le pouvoir d’effacer ce que je suis dans cette ville ? Tu crois qu’une brigade de ronds-de-cuir va m’attendre gentiment au bout de l’allée ? Tu n’as rien compris, Ferri. Tu as joué au père de famille modèle, et tu as oublié la règle numéro un : quand on chasse un loup, on ne laisse pas ses petits à découvert. »
Elle tourna brusquement la tête vers Costa.
« La radio. Coupe-la. Tout de suite. »
Le flic hésita un quart de seconde, puis décrocha son boîtier et pressa l’interrupteur d’un geste sec. Marini, lui, balbutia : « Commandante, il a parlé de la police judiciaire… si l’Inspection est là… »
« Tais-toi, crétin ! » aboya-t-elle sans le regarder. Ses yeux dévoraient Lorenzo avec une intensité fiévreuse. « Ferri bluffe pour gagner du temps. Il est seul. Son unité n’est pas encore sur zone, ou ils auraient déjà allumé leurs avertisseurs sur le viale Appio. Il a voulu faire son coup d’éclat ici, devant sa femme, pour se faire passer pour un martyr. »
Elle glissa lentement la main droite vers la crosse de son Beretta 92FS fixé à sa hanche droite. Le geste n’était pas précipité. Il était méthodique, glaçant, dicté par la certitude que si les dossiers compilés par Lorenzo atteignaient le bureau du procureur Moretti avant la tombée de la nuit, elle ne perdrait pas simplement son grade : elle passerait les trente prochaines années entre les murs de Rebibbia, dépouillée des millions détournés sur les chantiers publics de Rome-Sud et abandonnée par les magistrats véreux qu’elle tenait jusqu’alors par la gorge.
« Lorenzo… » murmura Chiara, sa voix brisée par un tremblement incontrôlable.
« Ne bouge pas, » ordonna Lorenzo sans tourner la tête. Ses muscles s’étaient tendus sous sa polo bleue. Chaque fibre de son être était en alerte. Il savait qu’elle avait raison sur un point : ses collègues de la section anticorruption mettraient au moins quatre à cinq minutes pour remonter le sentier pierreux de la Caffarella depuis la via Appia Antica. Quatre minutes, dans un espace clos, c’était une éternité.
« Tu pensais que j’ignorais tout de l’enquête ? » continua Elisa en dégageant la sangle de sécurité de son étui d’un coup de pouce sonore. Le cliquetis métallique résonna sous la voûte comme un glas. « Je savais qu’il y avait une fuite au bureau d’urbanisme. Je savais qu’un sous-marin fouinait dans mes concessions de voirie. Ce que j’ignorais, c’était l’adresse de son terrier. Et c’est toi, pauvre imbécile, qui m’as amenée jusqu’ici avec ton invitation ridicule distribuée à tout le quartier. Tu as voulu fêter les huit ans de ton fils… Tu viens de signer son oraison funèbre. »
« Commandante, non ! » cria soudain la vieille Bianca en s’avançant, les bras levés, oubliant son arthrite et sa fragilité. « C’est un enfant ! Par la Madone, vous êtes devenue folle ! »
D’un revers brutal du bras gauche, Elisa repoussa la vieille femme qui trébucha contre les bancs de bois dans un fracas de chaises renversées. Lorenzo utilisa ce millième de seconde de distraction.
Il ne tenta pas de parlementer. L’instinct de survie forgé par dix ans d’opérations clandestines dans les banlieues romaines et les ports calabrais prit le dessus sur toute procédure. D’un bond explosif en avant, il combla les trois mètres qui le séparaient d’Elisa.