Sa femme, Hélène, était partie depuis trois ans maintenant, emportée par une maladie foudroyante qui n’avait laissé derrière elle qu’un silence béant et des photographies encadrées. Depuis ce jour funeste, Pierre s’était juré de porter à bout de bras l’univers minuscule qu’il formait avec son fils unique, Lucas, âgé de dix-sept ans. Lucas, adolescent réservé aux yeux clairs hérités de sa mère, passionné de dessin et d’architecture, semblait d’ordinaire glisser sur l’existence avec une discrétion presque inquiétante.

Pierre poussa la porte d’entrée. Le pêne claqua doucement.

« Lucas ? C’est moi, je suis rentré. »

Aucune réponse ne vint troubler la pénombre du couloir. L’air était singulièrement immobile, dépourvu de cette odeur familière de café chaud ou de musique sourde filtrant habituellement du premier étage. Un frisson imperceptible remonta le long de l’échine du père. Il posa ses clés sur la console en chêne verni et franchit le pas de la cuisine. Vide. Le salon, baigné d’une lumière bleuâtre, n’offrait que des fauteuils silencieux.

C’est alors qu’un bruit étouffé, un hoquet rauque et déchirant, descendit de l’escalier menant aux combles.

L’atelier de Lucas. Cette pièce mansardée sous les toits, où le garçon passait des nuits entières à tracer des perspectives sur d’immenses feuilles à dessin, était devenue son sanctuaire secret. Pierre gravit les marches quatre à quatre, le cœur battant à coups sourds contre ses côtes. La porte était entrouverte, laissant filtrer la faible lueur ambrée d’une lampe de bureau renversée.

Ce que Pierre vit en franchissant le chambranle lui transperça la poitrine avec la violence d’une lame froide.

Il trouva son fils à genoux, recroquevillé sur le plancher ciré, et en pleurs.

Ce n’étaient pas les larmes mesurées d’une déception passagère ou d’une dispute d’adolescent. C’était un sanglot viscéral, spasmodique, un effondrement complet du corps et de l’esprit. Lucas tenait sa tête entre ses mains ensanglantées par de minuscules coupures. Autour de lui, le sol était jonché d’une neige absurde de fragments de carton plume broyé, de vitres de cadres éclatées, de feuilles de papier canson lacérées à coups de cutter. Sur le mur, là où Lucas accrochait ses esquisses pour le concours d’admission de la grande école des Beaux-Arts et d’Architecture de Paris — son rêve depuis l’enfance —, de larges traînées noires d’encre de Chine avaient été projetées avec une rage destructrice.

Lucas tremblait si fort que ses genoux battaient le bois franc. Il était là, prostré, vulnérable, semblant supplier la terre de s’ouvrir pour l’engloutir tout entier.

Pierre resta pétrifié un quart de seconde. L’instinct paternel prit instantanément le pas sur la stupéfaction et la panique. Il ne cria pas. Il ne demanda pas ce qui s’était passé. Il n’évoqua pas le désordre, ni le concours, ni la folie apparente de cette scène.

Il traversa la pièce en évitant les éclats de verre, s’agenouilla à même le plancher sans se soucier de son pantalon de travail poussiéreux, et attira Lucas contre lui.

D’abord, le jeune homme se raidit violemment. Ses muscles étaient durs comme de la pierre, ses poings serrés contre son propre torse comme pour protéger un secret honteux ou un organe défaillant. Mais Pierre resserra son étreinte, une main ferme et chaude calée derrière la nuque de son enfant, l’autre entourant ses épaules frêles.

« Je suis là, Lucas. Je suis là, mon grand. Respire. Je te tiens. »

À ces mots, la digue céda complètement. Le corps de Lucas s’affaissa contre le torse de son père. Les pleurs redoublèrent, rauques, saccadés, mouillant la chemise de toile de Pierre. C’était le chagrin d’un enfant qui avait porté un fardeau bien trop lourd pour ses épaules d’homme naissant, et qui s’abandonnait enfin à la seule force capable de ne pas juger sa chute.

Pendant de longues minutes, le temps cessa d’exister. Seuls résonnaient dans la mansarde le vent d’automne giflant les tuiles et la respiration oppressée du fils serré dans les bras du père. Pierre ne posa aucune question. Il savait que poser des questions à une âme en déroute, c’est exiger d’elle un effort d’articulation dont elle est incapable. Il attendit simplement, offrant son immobilité comme un roc au milieu de la tempête.

Peu à peu, les sanglots de Lucas se muèrent en longs soupirs tremblants. Les doigts du garçon se décrispèrent légèrement, laissant échapper une petite bille de verre dépolie — l’un des rares souvenirs de sa mère qu’il gardait toujours dans sa poche.

« Lucas, murmura Pierre d’une voix sourde et douce. Viens. Sortons d’ici. Tu saignes aux doigts. »

Le garçon hocha faiblement la tête. Pierre l’aida à se redresser. Lucas avait les yeux bouffis, le teint cireux et les lèvres gercées. Il vacilla, incapable de tenir sur ses jambes engourdies. Son père le soutint fermement par la taille et le guida pas à pas hors de l’atelier, refermant la porte sur le champ de ruines sans un seul regard en arrière.

Dans la cuisine, la lumière chaude redonna un semblant de réalité au monde. Pierre fit asseoir Lucas sur l’une des chaises en paille. Sans mot dire, il alla chercher la boîte de secours dans la salle de bain, un bol d’eau tiède et un tissu propre. Avec une infinie patience, avec des gestes d’artisan habitué à manier le bois et les outils bruts, il nettoya une à une les coupures superficielles causées par le verre brisé sur les mains de son fils. Lucas gardait la tête baissée, fixant la table en bois massif où les veines du chêne semblaient courir vers l’infini.

Pierre prépara ensuite une infusion fumante qu’il posa devant l’adolescent. Il prit place en face de lui, cala ses coudes sur la table et attendit.

« J’ai tout détruit, papa, lâcha enfin Lucas d’une voix si basse qu’elle sembla mourir avant d’atteindre l’autre bout de la pièce. »

« Les maquettes se reconstruisent, répondit Pierre calmement. Ce qui compte, c’est ce qui t’a poussé à te faire ce mal-là. »

Lucas leva des yeux brûlants de désespoir vers son père.