Hôpital
— Julien… pose cette feuille.
Ce n’était pas Élise qui venait de parler.
C’était ma mère.
Sa voix n’avait plus rien de suppliant.
Je tenais toujours le document entre mes doigts.
En bas de la deuxième page, deux signatures.
Celle de ma femme.
Et celle de Véronique Delmas.
Les policiers frappaient encore à la porte d’entrée.
Pourtant, pendant quelques secondes, personne dans cette chambre ne sembla les entendre.
Je regardai ma mère.
— Pourquoi ton nom est là ?
Elle ouvrit la bouche.
Manon intervint immédiatement.
— Julien, ce n’est pas le moment.
Je tournai la tête vers elle.
— Toi, pose ce marteau.
Elle baissa les yeux.
Le marteau glissa lentement de sa main et tomba sur le tapis.
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Puis Élise serra ma manche.
— Julien, ouvre aux policiers.
Sa voix tremblait.
J’ai regardé son visage.
Je voulais des réponses.
Tout de suite.
Je voulais savoir pourquoi ma femme avait signé un document secret avec ma mère quatre mois plus tôt.
Pourquoi ce document se trouvait dans notre coffre.
Pourquoi ma mère et ma sœur étaient prêtes à retourner notre chambre pour le récupérer.
Mais Élise était enceinte de trois mois.
Elle était au sol.
Et elle avait peur.
Alors j’ai rangé le dossier à l’intérieur de ma veste.
— Tu viens avec moi.
J’ai essayé de l’aider à se relever.
Ses jambes ont à peine tenu.
— Doucement.
Elle a fait un pas.
Puis son corps s’est dérobé.
Je l’ai soulevée.
Derrière moi, Véronique s’est approchée.
— Julien, écoute-moi avant de—
— Ne la touche pas.
Ma mère s’est immobilisée.
Je n’avais jamais vu cette expression sur son visage.
Comme si elle venait de découvrir que le pouvoir qu’elle avait eu sur moi toute ma vie pouvait disparaître en une seule phrase.
Nous sommes descendus.
J’ai ouvert la porte.
Deux policiers sont entrés.
Quelques minutes plus tard, les secours étaient là.
Tout est devenu bruyant.
Des questions.
Radios.
Des pas dans l’escalier.
Un agent est monté photographier la chambre.
Un autre a séparé Véronique et Manon.
Les secours ont examiné Élise.
Je restais près d’elle.
— Elle est enceinte.
Le secouriste me regarda.
— De combien ?
— Trois mois.
Élise murmura :
— Douze semaines et quatre jours.
Je me souviens exactement de cette précision.
Douze semaines et quatre jours.
Parce que pendant que ma famille essayait de détruire un coffre à coups de marteau, ma femme comptait encore les jours de notre enfant.
Ils décidèrent de l’emmener à l’hôpital pour vérifier que tout allait bien.
Avant que nous partions, un policier me demanda :
— Monsieur Delmas, avez-vous enregistré ce qui s’est passé ?
J’ai sorti mon téléphone.
— Oui.
— Ne supprimez rien.
Je regardai ma mère.
Elle était assise dans le salon.
Une policière se tenait à côté d’elle.
Véronique me fixait.
— Julien.
Je ne répondis pas.
— Mon fils, on peut encore régler ça.
Je m’arrêtai.
— Régler quoi ?
Elle ne trouva rien à dire.
— Le coffre ? La valise ? Élise ? Ou le document dans ma poche ?
Son visage se contracta.
La policière tourna légèrement la tête vers elle.
Je n’attendis pas sa réponse.
Je suivis Élise.
À l’hôpital, le médecin nous rassura après les examens.
Le bébé allait bien.
Élise avait plusieurs contusions, beaucoup de stress, mais rien qui menaçait immédiatement la grossesse.
Quand j’ai entendu le rythme cardiaque du bébé, j’ai baissé la tête.
Je ne voulais pas qu’Élise me voie pleurer.
Elle l’a vu quand même.
Sa main chercha la mienne.
Pendant quelques secondes, nous avons simplement écouté.
Puis le médecin quitta la pièce.
Et soudain, le document dans ma veste pesa une tonne.
Je l’ai sorti.
Élise le regarda.
— Il faut que je t’explique.
— Oui.
Je me suis assis.
— Et cette fois, je veux tout.
Elle hocha la tête.
Je posai le document sur la tablette devant elle.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle inspira profondément.
— Tu te souviens de la société immobilière que ton père avait créée ?
Bien sûr que je m’en souvenais.
Delmas Patrimoine.
Une petite structure familiale qui détenait deux appartements locatifs et un local commercial.
Après la mort de mon père, j’avais hérité d’une part importante.
Ma mère conservait certaines procurations administratives parce qu’elle avait toujours géré les biens avec lui.
Je n’avais jamais vraiment contrôlé.
Les loyers entraient.
Les charges étaient payées.
Je signais les documents que Véronique me présentait.
J’avais une entreprise à gérer.
Une femme.
Une vie.
Et surtout, j’avais confiance.
— Qu’est-ce que Delmas Patrimoine vient faire là-dedans ?
Élise regarda ses mains.
— En mai, j’ai reçu un courrier qui ne m’était pas destiné.
— Quel courrier ?
— Une relance concernant un emprunt professionnel de Manon.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi ça arrivait chez nous ?
— Parce que l’adresse de Delmas Patrimoine figurait comme adresse de correspondance sur une garantie.
Je restai silencieux.
— Quelle garantie ?
Élise me regarda.
— Une somme appartenant à la société avait été engagée.
J’ai senti mon ventre se serrer.
— Combien ?
— Au début, je pensais soixante mille euros.
Elle hésita.
— Puis j’ai trouvé d’autres mouvements.
— Combien, Élise ?
— Presque cent quarante mille.
Je me levai.
— Non.
— Julien—
— J’ai déjà payé les dettes de Manon.
— Je sais.
— Quatre-vingt mille euros !
— Je sais.
Je passai mes mains sur mon visage.
— Donc j’ai payé quatre-vingt mille euros pendant que ma mère utilisait encore cent quarante mille derrière mon dos ?
Élise ne répondit pas.
Elle n’avait pas besoin de le faire.
Je repensai à tous les appels.
« Julien, ta sœur est vraiment dans une mauvaise passe. »
« Julien, elle risque de tout perdre. »
« Julien, ton père aurait voulu que tu l’aides. »
Mon père.
Même mort, Véronique savait encore comment l’utiliser.
— Comment as-tu découvert le reste ?