Sous ses doigts, il sentait le battement erratique du pouls de sa grand-mère. Cette femme, qui avait trimé quarante ans dans les ateliers textiles du nord pour lui payer ses études, celle qui avait vendu ses rares bijoux de famille pour lui offrir son tout premier ordinateur portable, gisait là comme un débris encombrant au milieu de tulles immaculés et de dorures pompeuses.
— Grand-mère… ne bouge pas. Respire doucement, chuchota David, la gorge nouée par une onde de panique qu’il peinait à contenir.
— David, enfin ! Tu plaisantes ou quoi ?
La voix de Clara claqua dans le salon feutré comme un coup de fouet. Perchée sur des talons aiguilles vertigineux, parée d’une robe bordeaux somptueuse brodée de perles de rocaille, elle trépignait d’exaspération. Ses joues, fardées avec une perfection chirurgicale, s’étaient empourprées sous l’effet d’une rage mal contenue.
— Tu vas vraiment faire une scène pour une vieille folle qui ne sait même plus où poser ses pieds ? Regarde mon essayage ! Regarde l’ourlet ! Tu as la moindre idée de ce que coûte cette pièce exclusive venue de Milan ? Elle s’est traînée contre mes pieds exprès pour salir la soie !
David ne répondit pas immédiatement. Il prit une lente inspiration. Un silence lourd, presque toxique, s’abattit sur la boutique. Les deux vendeuses, figées derrière le comptoir de marbre rose, n’osaient plus esquisser le moindre geste. Même l’agent de sécurité, qui venait d’entrer discrètement en passant le sas de verre, s’arrêta net, comprenant d’instinct que le véritable drame ne nécessitait pas de menottes, mais un constat d’horreur humaine.
Lentement, David tourna la tête vers Clara. Ses yeux sombres, d’habitude si chaleureux et prévenants, étaient devenus d’un noir d’encre, dénués de toute expression familière.
— Répète ce que tu viens de dire, Clara.
Clara eut un infime mouvement de recul. Elle n’avait jamais vu ce regard chez l’homme qui, depuis deux ans, cédait à presque tous ses caprices avec une bienveillance amusée. Mais l’orgueil de la jeune femme reprit aussitôt le dessus. Fille d’un magnat de l’immobilier local, habituée à ce que le monde plie sous ses exigences, elle haussa les épaules avec un dédain souverain.
— J’ai dit qu’elle est sénile et pathétique ! Pourquoi diable est-elle venue ici sans prévenir ? Nous avions privatisé le lieu pour ma famille et mes demoiselles d’honneur ! Elle n’a rien à faire dans un endroit pareil avec sa robe délavée et son odeur de naphtaline ! Elle a failli ruiner mon entrée !
— Elle est venue parce que je lui avais demandé de venir, lâcha David d’une voix sourde, presque sans timbre.
Clara écarquilla les yeux.
— Quoi ?
— Je voulais qu’elle voie la boutonnière. La fleur séchée de son propre mariage que je comptais porter près de mon cœur. Je lui avais envoyé mon chauffeur pour lui faire une surprise… Mais elle a préféré prendre le bus de banlieue pour ne déranger personne. Elle est arrivée dix minutes avant moi.
Éléonore laissa échapper un gémissement étouffé, tentant de poser une main calleuse et déformée par l’arthrose sur le bras de son petit-fils.
— David… mon petit… ce n’est rien. Ne te fâche pas. C’est le grand jour… ta fête… Je ne voulais pas faire de tache sur sa belle robe…
— Tais-toi, grand-mère, souffla tendrement David en essuyant une larme sur la ride profonde de la vieille femme. Tais-toi, je t’en supplie. Tu n’as pas à t’excuser d’exister.
Il leva les yeux vers la première assistante, une jeune femme blonde dont le badge indiquait « Sophie ».
— Mademoiselle, appelez une ambulance immédiatement. Ma grand-mère a une prothèse totale de hanche depuis six mois. Si elle est tombée sur le côté gauche, c’est une urgence absolue.
— Tout de suite, monsieur ! s’écria l’assistante, soulagée d’avoir une tâche précise pour fuir le regard assassin de Clara.
— Sophie, non ! hurla Clara en frappant du pied. Si une ambulance se gare devant la vitrine avec ses gyrophares, les paparazzis et les invités qui commencent à arriver pour la répétition vont croire à un scandale ! David, fais-la sortir par la porte de service ! Un taxi suffira largement !
David se redressa d’un bloc. Il mesurait une tête de plus que Clara. En se mettant debout, son allure imposante parut soudain écraser l’espace. Il n’y avait plus en lui la moindre trace de l’amoureux éperdu qui avait posé un genou en terre six mois plus tôt sur une plage de Santorin. Il ne restait qu’un juge implacable découvrant la monstruosité d’un mirage.
— Une porte de service ? répéta David. Tu veux que j’évacue la femme qui m’a élevé par la porte des poubelles pour sauver les photos de tes réseaux sociaux ?
— C’est notre mariage, David ! Notre statut ! Tu crois que mes parents ont investi deux cent mille euros dans cette réception pour qu’on devienne la risée de la ville à cause d’une paysanne incapable de marcher droit ?
Un rire bref, glacial, sans aucune trace de joie, franchit les lèvres de David.
— Tes parents n’ont rien investi du tout, Clara. Absolument rien.
La jeune femme marqua un temps d’arrêt, décontenancée.
— De… de quoi tu parles ?
— La facture du traiteur de ce soir ? Réglée par mon compte personnel. La privatisation de cette boutique ? Mon virement bancaire. La réserve du domaine viticole pour les trois cents invités ? Mes actions vendues le mois dernier. Ton père a déposé le bilan de son entreprise de logistique il y a trois semaines, Clara. Il est venu me supplier en larmes de payer le traiteur pour sauver les apparences de son clan. Et je l’ai fait. Parce que je t’aimais. Parce que je croyais bêtement que derrière tes manières d’enfant gâtée battait un cœur capable de loyauté.
Les visages des vendeuses et de la gérante, qui venait d’apparaître dans l’entrebâillement du salon privé, se pétrifièrent. Clara blêmit sous son blush, les lèvres soudainement tremblantes.